Thème du congrès

CONGRÈS AFEA NICE 2018

L’Amérique à la loupe : poétique et politique du détail

 


Dans Paterson, le dernier film de Jim Jarmusch, la poésie nait de la contemplation d’une boite d’allumettes, en gros plan, dont le logo prend la forme d’un mégaphone. William Carlos Williams, qui a inspiré le film, fait d’une brouette rouge le creuset d’une signification infinie, peut-être, ou d’un ordre des choses, ou du langage, selon ce qu’on veut lire dans le minuscule et immense opérateur linguistique « Much » qui ouvre le premier vers. Walt Whitman écrit l’épopée américaine brin par brin, au niveau d’une feuille d’herbe, dans un recueil qui s’épanchera au fil des éditions à la manière du rhizome auquel il emprunte son titre. Comme si dans l’immensité d’une nation qui progressivement s’étire d’un océan à l’autre, le détail salutairement offrait un ancrage, un point de référence, si minuscule soit-il, qui fasse obstacle au vide comme au trop plein, et qui offre au singulier sa place. Le patient travail du patchwork, folk art américain par excellence, en est une autre illustration, art du récit singulier par touches
d’étoffes et jeu de points, art de la marge, qui néanmoins prétend à l’expression politique et/ou nationale, quand on déroule à Washington le « Aids Memorial Quilt », en 1987, ou quand c’est sur un gigantesque patchwork exposé au 9/11 Memorial, que sont reportés les noms des victimes de l’attentat du 11 septembre, à New York. Une dialectique du détail et de l’ensemble, du minuscule et du gigantesque, du singulier et du commun qui anime un grande partie de la création et de la réflexion américaines, depuis la lettre délicatement brodée au pourpoint d’Hester Prynne jusqu’aux écritures filmiques les plus expérimentales de Stan Brakhage et Pierce Leighton, en passant par les gros plans démesurés de Georgia O’Keeffe, ou la ligne téléphonique, The Wire, à partir de laquelle David Simon dévide son allégorie politique télévisuelle de la société américaine dans la
série du même nom. Le drapeau américain le rappelle, d’ailleurs, et le symbolise une étoile pour chacun des états, une bande pour chacune des 13 premières colonies. C’est une économie politique de l’un dans le tout, qu’il dessine, dans la recherche d’un équilibre de représentation où la multitude ne l’emportera pas sur le singulier. Au point même de bouleverser la logique des calculs, quand lors de la récente élection présidentielle, le candidat victorieux compte près de trois millions de voix de moins que son adversaire malheureuse et que le vote d’un comté semble plus décisif que celui d’un grand Etat. La tension entre le local et le national en politique comme dans d’autres domaines caractérise l’histoire des Etats-Unis, « l’esprit de localité » le disputant au nationalisme. Plus largement, les Etats-Unis sont aussi le pays où a prospéré l’ethnographie du quotidien ; de grandes oeuvres comme celle de Howard Becker ou Erving Goffman ont montré comment la sociologie pouvait analyser de façon très profonde et avec une immense portée théorique les relations humaines à partir de détails en apparence insignifiants de la vie quotidienne. Dès les premières décennies du vingtième siècle, les sociologues de l’université de Chicago, à la suite de Robert E. Park, ont inscrit les sciences sociales américaines dans le prolongement du journalisme d’enquête, faisant de l’observation la qualité première du chercheur qui se devait de sortir sur le terrain pour rencontrer le détail qui faisait sens pour ces Américains anciens ou tout juste arrivés et dont les parcours de vie demandaient à être déchiffrés. De même, depuis un demi--‐siècle, l’histoire par le bas, bottom up, a transformé aux Etats--‐Unis l’écriture de l’histoire, détrônant le grand narrative au profit d’une attention portée aux vies singulières, incommensurables. Elle a dans le même temps bouleversé l’histoire scientifique au point que certains comme Thomas Bender se sont inquiétés de l’impossible synthèse, regrettant que les chercheurs poussés par les
logiques professionnelles à l’hyperspécialisation se soient perdus dans les détails et ne puissent plus qualifier la société américaine. Le retour en vogue récent de réflexions sur l’américanisme (Kazin et McCartin), l’assimilation Alba et Nee) et l’exceptionnalisme (Bell, Tyrell ou Shafer), montre que l’attention portée à la fabrique de l’Amérique mainstream n’est pas incompatible avec une attention portée aux petites différences qui comptent (pour paraphraser le titre d’une étude du National Bureau of Economic Research comparant les marchés du travail au Canada et aux Etats-Unis, Small Differences that Matter). L’attention portée au détail peut ramener à the big picture ; ce thème du détail se veut une porte d’entrée ouverte aux grandes questions des études de civilisation américaine une invitation à jouer des échelles sans enfermer les propositions à un niveau d’analyse plutôt qu’un autre. Car la réflexion est également d’ordre épistémologique. S’interroger sur le détail, c’est aussi s'interroger sur le rapport qu’il entretient avec le savoir : entrer dans le détail d'une oeuvre n'est-ce pas la mettre en pièces avant de la recomposer comme tout dans un "idéal de savoir" qui se rapporterait à ce que G. Didi-Huberman appelle "un positivisme entendu"? Qu'en est-il de la question d'échelle dans l'observation d'une oeuvre visuelle? La phénoménologie ne porte-t-elle pas à penser le lien entrevision de loin et vision de près en termes de disjonction? De nombreux écrivains américains se sont exprimés sur leur rapport au détail, le percevant tour à tour comme objet de jouissance qu'il faut caresser (Nabokov),lieu de vérité (Auster) ou mise en suspend de la chute (Chuck Palahniuk). Dans le champ contemporain, on pourra s'interroger sur la résurgence d'un maximalisme qui, par l'excès de détails, met en crise l'acte interprétatif en soulignant le caractère dérisoire de nos attentes. Qu'en est-il du fantasme d'exhaustivité naturaliste chez des auteurs aussi foisonnants que David Foster Wallace ou Nicholson Baker ? Comment, en cette ère "post", certains écrivains américains s'ingénient-ils à tester notre attention, notre persévérance, et notre capacité à traiter une masse d’information de plus en plus abondante? Le désir du lecteur a-t-il toujours sa place chez des auteurs pour qui l'incorporation du détail se joue en surface, par-delà le sens, et à des fins non-mimétiques? S’intéresser au détail, dès lors, c’est examiner cette tension du singulier et du multiple, du minuscule et de l’immense, tension dont on aimerait interroger l'américanité. La thématique permet des interrogations tant sémiotiques que symboliques, littéraires que cinématographiques, picturales et musicales, politiques, historiques ou historiographiques, dans une dynamique du macro et du micro qui ouvre pour le congrès de nombreuses perspectives.