Disparition d'André Nouschi

Institutionnel

André Nouschi, ancien professeur émérite à l'UNS en histoire contemporaine est décédé à l'âge de 95 ans. Il avait été le fondateur du Centre de la Méditerranée Moderne et Contemporaine en 1968 et de la revue "les cahiers de la méditerannée" en 1971. A l'occasion du livre "Histoires d'une université d'aujourd'hui" édité pour les 50 ans de l'UNS, Laurie Chiara, journaliste scientifique, avait fait le portrait de cette figure emblématique que nous vous proposons de redécouvrir.

09-03-2017

La leçon d’histoire d’André Nouschi

André Nouschi reçoit dans son appartement du centre-ville. Ici, il y a encore des meubles en bois massif, une petite table pour prendre le thé, de vrais fauteuils, des décors aux murs en souvenir d’ailleurs. Sa voix joue le jeu du temps. Après quatre-vingt treize années d’exercice, elle a cessé de se hâter. Et au fur et à mesure du récit, les silences s’allongent. L’historien s’absente. Il s’attarde sur les territoires intacts de ses souvenirs, maintes fois tirés du passé. Car André Nouschi accueille là des visiteurs réguliers, venus s’entretenir de l’histoire de la Méditerranée, de la Résistance, de 68 ou encore des débuts de l’Université de Nice. Il en a vu. Mais il tient sa vocation d’un professeur rencontré au lycée d’Alger, ville où il naît en 1922.  « J’étais historien depuis la classe de sixième », assure-t-il. Après trois ans passés à « faire la guerre, la vraie » avec le débarquement de Provence, la libération de Lyon puis celle de Strasbourg, il passe quatre certificats de licence en un an. Il enchaîne avec l’agrégation. « C’est une carrière toute simple, vous savez. J’ai beaucoup travaillé, dans ma vie », se défend-t-il. Au fil de ses travaux, André Nouschi s’est fait un bon carnet d’adresses et il s’est laissé guidé par son instinct, sur un terrain que personne n’avait encore exploré. Il rédige ainsi « une bonne thèse ». Il s’agit de la première recherche approfondie sur la vie des paysans algériens. « Je démontrais comment ils avaient été spolié avec la colonisation. Ce que j’ai vu dans ce pays n’était pas reluisant pour la France », condamne-t-il encore. En revanche, cette enfance dans le monde arabe lui conférera un atout majeur pour sa carrière. Il parle la langue depuis l’âge de cinq ans. Il a commencé à l’écrire à l’entrée dans le secondaire. « Pour bien connaître un pays, il faut connaître sa langue. L’arabe a une organisation, une structure sémantique totalement différentes des langues latines. Il faut accepter d’y entrer », estime André Nouschi.

avec un gros centre de recherches sur l’énergie et le pétrole, à Nice, nous aurions créé quelque chose d’absolument magnifique

Allusion ouverte aux échecs rencontrés dans la construction d’un réseau universitaire euro-méditerranéen. Cette ambition, de « jeter un pont au-dessus de la Méditerranée », il l’a lui-même portée. « Au sein de mon laboratoire, j’étais le premier à faire venir des collègues grecs et égyptiens », rappelle-t-il. « Je suis totalement convaincu qu’avec un gros centre de recherches sur l’énergie et le pétrole, à Nice, nous aurions créé quelque chose d’absolument magnifique », regrette l’historien. Car dès 1967, André Nouschi se lance dans une étude scientifique sur l’origine de la Compagnie française des Pétroles (futur groupe Total). « Après ma thèse, j’ai eu envie de travailler sur la place de la France dans le monde arabe. Je ne pouvais pas le faire sans travailler sur le pétrole. J’ai montré que ce produit pouvait donner lieu à une histoire », se satisfait-il. Ses vœux d’union méditerranéenne, en revanche, se heurteront localement aux réticences politiques. Il faut également composer avec des rivalités académiques. Car en 1964, André Nouschi arrive de Tunisie, où il a passé trois ans, avec Robert Davril, en passe de devenir le premier recteur de l’Académie de Nice. « Avec lui, j’ai participé à la création de l’Université », se souvient l’historien. Ils ont alors l’ambition d’affranchir la cité azuréenne de « la tutelle aixoise ». Sans la faculté, Nice était en effet vouée à demeurer une succursale d’Aix-Marseille pour la recherche et l’enseignement. À l’époque, le Centre Universitaire Méditerranéen invite les intellectuels de la capitale de région à proposer des conférences publiques pour les touristes et les citoyens désireux de s’instruire. Existent également des Instituts d’études juridiques, littéraires et de sciences fondamentales.

Cependant, seule l’école de médecine, créée en 1639, fait véritablement référence du point de vue historique. Pour rattraper son « retard », en 1965, Nice se donne donc les moyens de développer un orgueil intellectuel. Le même Robert Davril confiera à l’illustre mathématicien Jean Alexandre Dieudonné l’administration de la faculté des sciences. André Nouschi, en lettres, se souvient de quelques autres grands hommes. Il côtoie alors le linguiste Pierre Guiraud, le philosophe Eric Weil, le sociologue Jean-William Lapierre, l’angliciste Robert Ellrodt. Il y a là des « types extras », cultivés ou paillards, parfois « gueulards », haïs, des analystes politiques, des opposants au nazisme, français et allemands. « Il y a des choses qui comptent, dans la vie d’un homme. La résistance en fait partie », insiste André Nouschi.

ce qui rend la recherche en histoire difficile, c’est le train train

En 1968, il tient ainsi à assumer son rôle de garant de l’autorité de l’État. « Avec le doyen Ellrodt, nous avons empêché le siège de la fac, en ne démissionnant pas au moment où les choses auraient pu dégénérer », raconte l’historien. « Il y a des tâches de l’État, dont fait partie la transmission du savoir, impossibles à transmettre sans délibération. Là, il régnait une espèce d’anarchie foutoir qui à mon avis ne pouvait rien apporter de constructif », poursuit-il. Le remaniement qui suit lui révèle les ambitions de certains collègues. « Parce que la fac, c’est un pouvoir », appuie-t-il. « J’ai refusé de participer à ce partage des combines pour les postes, les avantages pédagogiques etc. », se défend-t-il. Il se consacre alors à la création du Centre de la Méditerranée Moderne et Contemporaine (CMMC). Il y installe une recherche en accord avec la vision de Fernand Braudel, son collègue et ami de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (ehess). « Moi, ce qui m’intéressait, c’était la recherche anthropologique. Il faut mobiliser à la fois l’histoire, la sociologie, l’éthnologie, pour aborder la Méditerranée. Sinon, vous ne comprenez rien », explique André Nouschi. Il insiste par exemple sur le rôle éminent joué par l’organisation de la famille, de la tribu. Aujourd’hui, dans l’intimité de son appartement, des sujets de recherche lui trottent encore dans la tête. Il aurait aimé se lancer dans une analyse des structures économiques et sociales pour comprendre pourquoi, entre le Nord et le Sud de la Méditerranée, entre l’Ouest et l’Est, les différences sont telles. « Ce sont des questions importantes, non ? », fait-il mine de questionner. Et de terminer, pensif : « ce qui rend la recherche en histoire difficile, c’est le train train. De ne pas oser s’attaquer aux bonnes questions ».

Laurie Chiara


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