Projet 4 : Learn and Make

Porteurs de projet

Personnes réellement impliquées (effectif global + détail nom, statut, laboratoire) :

Laboratoires et/ou équipes UNS concernés

Partenaires

Objectifs

Ce projet s’intéresse aux apprentissages dans les espaces collaboratifs usuellement qualifiés de « makerspaces » – consacrés au design et à la production d’objets matériels. Ces espaces fleurissent sur le territoire et contribuent à redessiner la politique
d’insertion locale. Bien que de plus en plus sous le regard des sciences sociales, peu de travaux s’intéressent aux modalités concrètes des savoirs transmis et aux outils mis en oeuvre pour permettre les apprentissages. Ce projet vise à combler ce manque.
Il combinera analyse fonctionnelle (informatique), analyse sémio-discursive (sciences de l’information et de la communication), enquête (sociologie de l’innovation) et approche ethnographique et monographique (sociologie des usages) afin d’étudier : dans un
premier temps les mécanismes d’apprentissage proposés dans les espaces collaboratifs ; dans un second temps la mise en oeuvre effective des mécanismes d’apprentissage. Pour aborder de manière interdisciplinaire ces questions de l’apprentissage et de la
transmission de connaissance via des outils numériques, nous avons constitué un collectif de travail pluridisciplinaire regroupant deux équipes : La MSHS Sud Est (avec le GREDEG, UMR 7321) et l’équipe Tech-CICO (UMR 6281) de l’UTT.

I. Questions de recherche
Les espaces collaboratifs mobilisant des technologies numériques constituent le socle de la société en réseaux décrit par Manuel Castells ou Yochai. Benkler, la base des échanges horizontaux de la cité par projet (Boltanski et Chiapello). De nombreux
sociologues commencent à s’intéresser aux collectifs qui se rencontrent dans ces espaces, notamment pour y décrire les règles internes (Lallement) ou les communautés qui les sous-tendent (Auray). Ils constituent un mode d’expression du monde autoentrepreneurial que des économistes perçoivent comme constituant la première phase d’une révolution schumpétérienne. Pour autant, ces espaces sont de nature diverses : espaces physiques (fablabs, makerspaces, hackerspaces), espaces numériques
(forges logicielles, wikis, bibliothèques de plans, de vidéos, …) ; et de visées variées : certains ont des finalités marchandes en facilitant la circulation des compétences et l’optimisation par la mutualisation des équipements (notamment l’univers des fablabs),
tandis que d’autres ont un objectif social et solidaire, en donnant aux individus la conscience de leurs capacités (empowerment) et les moyens de les mettre en oeuvre (les capabilities d’Amartya Sen). Les technologies numériques et les outils de partage que ces espaces collaboratifs proposent, permettent de donner une audience plus large à des engagements autrefois cantonnés à des espaces associatifs locaux. L’élargissement à un public plus large pose de nouvelles questions à ces collectifs : 1°) celle de leur extension à un public non militant (enrôlement) 2°) celle de l’apprentissage des règles de partage et de fonctionnement des collectifs (socialisation) 3°) celle de la circulation et de mutualisation des savoirs (apprentissage). Les trois dimensions sont interdépendantes et doivent être traitées conjointement, même si l’originalité de notre projet est surtout d’éclairer la troisième, moins renseignée dans la littérature spécialisée. Elles impliquent notamment une connaissance sur les dispositifs socio-techniques mis à disposition et mobilisés par ces collectifs facilitant la circulation des connaissances mais nécessitant également des apprentissages pour être pleinement mobilisables.
En ce qui concerne les espaces collaboratifs physiques, nous voudrions cibler un sous ensemble en forte expansion : les makerspaces. Ces makerspaces traitent de projets variés (permaculture, informatique collaborative, construction d’objets….) et ont pour particularité, pour une somme modique, de mettre à disposition des outils (notamment des imprimantes 3D mais aussi des machines-outils permettant de travailler manuellement d’autres matières) pour permettre à leurs adhérents de mettre en oeuvre des projets collectifs. Des travaux de sociologues commencent à s’intéresser à ces espaces, mais ils mettent l’accent le plus souvent sur les règles internes aux communautés qui les animent. Les parcours biographiques des membres sont aussi en partie renseignés. Ainsi ces lieux sont des lieux de réparation des objets (par exemple les repair cafés), mais bien souvent aussi des personnes (care, insertion). La dimension sociale et solidaire de ces lieux est affirmée, ce qui explique qu’ils soient réinvestis aujourd’hui, au-delà de l’esprit hacker pionner, par des militants de l’éducation populaire ou par d’autres causes comme l’écologie politique. En ce qui concerne les espaces collaboratifs en ligne, nous voudrions cibler les sites et plateformes dont l’objectif est le partage d’expertises et d’expérience entre makers (Thingiverse, Youmagine, Revelry). Il ne s’agit pas pour ces espaces collaboratifs de soutenir des projets collectifs entre makers à distance, mais plutôt de valoriser l’activité des makers, et de la faciliter grâce à la constitution d’une communauté qui partage ses réalisations. Il s’agit « d’encapaciter » les makers en leur permettant de concevoir à partir de bases existantes. Pour que la réutilisation soit possible, et qu’un esprit communautaire soit conservé, les makers sont encouragés à publier leurs réalisations sous licence libre (« creative commons »). La dimension sur laquelle nous voudrions travailler dans ce projet est encore peu investie par les sciences sociales et l’Informatique.
Il s’agit des modes d’apprentissage par lesquels les connaissances sont transmises. En effet, les espaces collaboratifs en ligne ou en face à face ont également une fonction éducative, à côté de l’institution scolaire. Il s’agit d’apprendre « en faisant », de
transmettre en collaborant, d’acquérir à la fois les codes de la société numérique et les compétences pour échanger et traiter le savoir (Auray, 2016). Cette fonction éducative s’est d’abord exercée dans des communautés en ligne (par exemple dans les projets open source ou des encyclopédies comme Wikipedia), mais restait limitée à un groupe d’experts et de passionnés (les pro-ams). Son extension à des populations plus large nécessite son ancrage dans des lieux. Ce foisonnement d’espaces collaboratifs a été rendu possible par la baisse des coûts d’entrée et la diffusion d’outils permettant des réalisations concrètes (carte Arduinio, imprimante 3D…). C’est naturellement l’informatique qui a été le premier thème d’investigation (développement de haskerspaces), le code étant dans l’hétérotopie numérique la source première de l’émancipation (Code is law disait L Lessig). Ce mouvement s’étend aujourd’hui à un ensemble de sujets très variés allant des communautés de spécialiste (la biologie participative) en passant par des thématiques touchant un public plus large (l’agriculture urbaine).
Notre recherche, de nature interdisciplinaire, s’intéressera à la fois aux espaces collaboratifs, à leurs utilisateurs et aux concepteurs de ces espaces/outils.

I.1. Un premier axe de travail portera sur les mécanismes d’apprentissage proposés dans les espaces collaboratifs
Il s’agira dans un premier temps de répertorier l’ensemble des outils mobilisés dans les makerspaces et les espaces en ligne, et de comprendre comment et pourquoi les concepteurs les ont définis.
L’équipe Tech-CICO s’intéressera aux espaces en ligne afin de proposer une typologie fonctionnelle des outils ; retrouve-t-on toujours les mêmes types de supports au partage d’expérience ? Au contraire voit-on émerger des formes différentes suivant les
espaces ? Qu’est-ce qui est à l’origine de ces différences ? Les documents produits pour guider les acteurs (netiquette, FAQ…) reflètent-ils des catégories d’utilisateurs potentiels ? Comment ces espaces se présentent-ils par rapport aux espaces de partage du logiciel libre ? La combinaison entre analyse fonctionnelle (informatique), analyse sémio-discursive (sciences de l’information et de la communication), et enquête (sociologie de l’innovation) permettra d’adresser ces questions.
L’équipe de la MSHS Sud-Est adoptera une approche ethnographique et monographique afin de comprendre, à partir de projets concrets, comment les participants aux makerspaces peuvent à la fois acquérir les connaissances thématiques qu’ils sont venu
chercher mais aussi bien souvent les compétences techniques qui s’avèrent nécessaires pour participer. Comment les responsables ou les encadrants font-ils pour permettre à tout en chacun de participer ? En particulier, comment font-ils en sorte que le manque de compétences informatiques ne constitue pas à un frein à la participation ? Une autre question traitée conjointement par Tech-CICO et la MSHS Sud-Est portera sur la pérennité de l’engagement des membres. L’une des finalités annoncées par ces collectifs est de s’étendre au-delà du cercle restreint des pionniers. Quels sont les mécanismes proposés pour y parvenir ? Quelles techniques sont employées pour enrôler les nouveaux publics et maintenir leur adhésion au collectif ? Les outils numériques et les échanges à distance tiennent-ils un rôle dans le maintien des liens ?

I.2. Un second axe de travail portera sur la mise en oeuvre effective des mécanismes d’apprentissage.
L’approche monographique et l’ethnographie seront mobilisées par la MSH Sud-Est pour mener une enquête auprès des gestionnaires des makerspaces et des participants, ce qui éclairera les pratiques réelles de partage et de transmission de
connaissances, et d’identifier si elles sont alignées sur les discours identifiés dans le premier axe. Une analyse socio-linguistique et conversationnelle des échanges sur les espaces collaboratifs en ligne (Tech-CICO) identifiera ce qui s’y dit, quelles sont les activités qui s'y déroulent, permettra d’analyser si des « speech communities » se construisent et si, au final, des collectifs s'y forment. Le croisement avec l’analyse fonctionnelle menée dans l’axe 1 permettra d’analyser si certaines fonctionnalités favorisent plutôt certains types d'activité ou si c'est purement contingent. Le croisement entre l’analyse des pratiques en ligne et en présence sera utile pour mettre au jour d’éventuelles asymétries de pratiques d’apprentissages entre les lieux physiques et les espaces collaboratifs en ligne. Pour répondre à ces questions et rester dans la temporalité et les moyens associés à cet appel, nous prévoyons de restreindre nos investigations à deux lieux dans lesquels sera effectuée une enquête exploratoire permettant d’enrichir de nouveaux projets. Parmi les lieux auxquels nous avons pensés, et parmi lesquels nous sélectionnerons les deux lieux étudiés, deux se situent à Nice et sa région, un à Montreuil (Région parisienne) et un à Lille.
À Nice deux maskerspaces sont potentiellement particulièrement intéressants pour ce projet : la SCIC (Société Collaborative d’Intérêt Collectif) TETRIS (Transition Ecologique et Territoriale par la Recherche et l’Innovation Sociale) à Grasse avec laquelle des
liens ont déjà été noués et le Navlab à Antibes avec lequel un contact a été établi. La SCIC TETRIS, dans la lignée de l’éducation populaire, se présente comme une coopérative construite autour d’une démarche réflexive et de recherche qui vise à transformer les territoires par l’innovation sociale. Le Navlab quant à lui est un makerspace spécialisé dans le nautisme : il s’agit de donner les moyens à des utilisateurs de navire de croisière de réparer leurs embarcations. Il s’adresse à un public spécifique (particuliers, passionnés de voile et salariés travaillant dans des navires de luxe). La confrontation du Navlab et de TETRIS, dont les publics sont très contrastés, pourrait être particulièrement intéressante pour comprendre ce qui les rassemble dans les pratiques et les valeurs au-delà de l’hétérogénéité de leurs publics et des thématiques.
À Montreuil, le makerspace ICI Montreuil pourrait faire l’objet de notre investigation : c’est un espace ouvert proposant de nombreuses activités (travail du bois, fabrication de bijoux…) qui s’adressent à un large public (notamment à des enfants). Ce
makerspace offre une large palette de cours et de stages, ce qui en fait un lieu intéressant à étudier. Cet espace collaboratif nous intéresse particulièrement car en revisitant des principes de l’éducation populaire ou/et des hétérotopies communautaires, il se
donne pour mission de redynamiser son territoire dans un contexte de chômage de masse et de désindustrialisation. À Lille, nous pourrions nous intéresser au Mutualab qui offre des cours d’informatique (des ateliers Arduino) et surtout un club
DIWO (do it with others) autour de l’Agriculture Urbaine et de l’AgroEcologie. Il s’agira, au démarrage du projet, de finaliser le choix des deux lieux parmi les quatre, selon des critères d’activité effective des makerspaces d’une part, et de possibilités d’accès et de disponibilité à la recherche dans le cadre de ce projet, d’autre part.

II Équipes de recherche
Pour travailler de manière interdisciplinaire ces questions complémentaires de l’apprentissage, de la transmission de connaissances via des outils numériques, ainsi que de l’enrôlement et de la socialisation, nous avons constitué un collectif de travail
pluridisciplinaire regroupant deux équipes : Des chercheurs de l’équipe pluridisciplinaire Tech-CICO (Technologies pour la Coopération, l’Interaction et les Connaissances dans les Collectifs) de l’UMR CNRS 6281, à l’Université de Technologie de Troyes (UTT). Tech-CICO mène des recherches dans les domaines de la Communication Médiatisée par Ordinateur (CMO), de la Sociologie de l’Innovation, et du Travail Coopératif Assisté par Ordinateur (CSCW). Tech-CICO a une grande expérience des projets nationaux et européens. Les chercheurs impliqués dans ce projet seront, en ce qui concerne l’analyse fonctionnelle des plateformes existantes et de leurs mécanismes support à l’enrôlement, la socialisation et l’apprentissage : Myriam Lewkowicz, Professeur d’Informatique, Aurélien Bénel, Jean-Pierre Cahier, Matthieu Tixier, Maîtres de Conférences en Informatique. Gérald Gaglio, Maître de Conférences en sociologie s’intéressera plus particulièrement à l’analyse de la genèse de ces plateformes. Hassan Atifi et Michel Marcoccia, Maîtres de Conférences en Sciences de l’Information et de la Communication, conduiront une analyse socio-linguistique des interactions se déroulant sur les plateformes actuelles.
Des sociologues de l’Université de Nice et du GREDEG (UMR 7321) impliqués dans la MSHS Sud-Est (USR 3566) et notamment dans le programme 3 (Communautés numériques et consommation collaborative) de son axe de recherche 2 (TIC,
Usages et Communautés). Seront particulièrement impliqués Manuel Boutet, Maître de conférences en sociologie qui travaille sur les formes de coopération émergentes (notamment : innovation par l’usage, communautés de jeux vidéo, assistance en milieu
urbain, entrepreneuriat collectif de l’économie solidaire) et Emmanuel Kessous (porteur), Professeur de sociologie, qui s’intéresse aux questions portant sur l’attention dans l’usage des technologies numériques et à la manière dont ces espaces collaboratifs
peuvent donner d’autres perspectives de trajectoire biographique aux acteurs. Ces chercheurs ont déjà commencé à échanger ensemble sur cette thématique ce qui leur a permis de soumettre deux années consécutives un projet à l’ANR dont l’un a franchi la première étape de l’évaluation. Le financement demandé dans le cadre de cet appel permettrait de renforcer les liens de ce réseau en construction, et ainsi de constituer l’expertise nécessaire à la soumission de nouveaux projets communs.

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